Ce soir-là, Monsieur X, lorsqu’il rentra chez lui, semblait très préoccupé. Après un baiser furtif à sa femme, il alla s’enfermer dans son bureau, sans même s’occuper de ses deux enfants, comme il le faisait habituellement tous les soirs en revenant de son travail. Il ne desserra pas les dents pendant tout le repas, s’enfermant dans un mutisme complet. Avant même de déguster la tarte que sa femme avait soigneusement préparée pour le dessert, comme elle savait si bien le faire, il ouvrit son téléviseur « grand écran », qu’il avait acheté à crédit, et demeura prostré dans son fauteuil en faisant semblant de suivre un spectacle de variétés.

Ce que Monsieur X n’avait pas osé dire à sa femme, c’est qu’il avait eu, en fin d’après-midi, une discussion courte mais difficile avec son patron. Depuis plusieurs années, il travaillait dans une entreprise de messagerie express. Il livrait, à domicile, des produits de luxe dans les beaux quartiers de Paris et de sa proche banlieue. L’entreprise s’était engagée à remettre les paquets dans les plus brefs délais. Monsieur X, comme les autres employés, devait établir sa tournée à partir des adresses inscrites sur les colis qu’on lui avait remis. Aucun livreur n’était spécialisé dans une zone donnée ; bien sûr, c’était à eux de s’adapter, de déterminer leur itinéraire de la journée pour distribuer, le plus rapidement possible, dans le temps imparti, les colis qui leur étaient donnés le matin.

Dans cette entreprise de messagerie, en fin d’après-midi, tous les produits arrivés au cours de la journée étaient classés en fonction de leur zone de destination. Ils seraient distribués dès le lendemain matin, au plus tard au début de l’après-midi. Tout le personnel participait au « grand rituel » du « classement des paquets », les cadres comme les simples employés. Ce « rituel », pour le patron, avait deux objectifs : tout d’abord obliger l’ensemble des livreurs à terminer leur tournée suffisamment tôt pour être à l’heure à ce grand rendez-vous quotidien, ce qui constituait à la fois un moyen efficace pour contraindre les employés-livreurs à effectuer leur tâche dans les délais prescrits, les livreurs trop lents étant ainsi immédiatement repérés. Le second objectif, l’objectif officiel, tel qu’il était présenté par le patron, était de mieux souder l’ensemble du personnel quel que soit le statut de chacun dans l’entreprise. Évidemment, comme on peut s’en douter, tous profitaient de ce moment de grand rassemblement du personnel, juste avant de quitter l’entreprise, pour se détendre et évacuer tout le stress d’une longue journée de travail. On entendait des chants, des plaisanteries très variées, qui ne brillaient pas nécessairement par leur subtilité. C’était devenu aussi un moment essentiel pour le responsable de l’unique syndicat de l’entreprise, toujours soucieux de défendre les « intérêts des travailleurs », comme il aimait à le rappeler. Il profitait, en effet, de ce « moment de convivialité » pour maintenir, de façon très discrète il est vrai, la cohésion des syndiqués en rappelant aux non-syndiqués, notamment aux nouveaux employés, la nécessité d’adhérer afin de défendre les intérêts des travailleurs, toujours susceptibles d’être menacés par la « rapacité des patrons ». Le patron avait, bien sûr, tout de suite compris l’intérêt d’établir de bonnes relations avec le responsable syndical.

Ce qui avait plongé Monsieur X dans le plus profond désarroi, c’est le rendez-vous que son patron lui avait fixé pour le lendemain. Alors qu’il s’apprêtait à quitter l’entreprise pour rentrer enfin chez lui et y retrouver le calme réparateur de son foyer, le patron l’avait pris à part et lui avait demandé de le suivre immédiatement dans son bureau. Cet homme, d’un caractère naturel froid et rigide, et qui s’efforçait avec ses employés de prendre un air avenant, « bon-enfant », lui fixa rendez-vous pour 14H le lendemain. « On réglera votre cas » lui avait-il dit, en ajoutant : « Il est inutile pour vous de revenir demain matin ». Et, en le raccompagnant jusqu’à la porte de son bureau, il avait ajouté : « Je vous souhaite une bonne soirée ».

Monsieur X avait immédiatement compris. C’était la procédure généralement suivie par son patron lorsqu’il s’agissait de licencier un livreur qui avait « failli », c’est-à-dire, qui avait commis, à ses yeux, une faute grave, et qui, pour cette raison, ne pouvait en aucun cas demeurer un jour de plus dans l’entreprise.

Il avait pu alerter le responsable syndical, qu’il avait croisé en sortant du bureau du patron. Le responsable syndical se montra plutôt réticent à le soutenir ; il manquait, disait-il, d’informations précises ; selon lui, il y avait quelques bruits qui avaient couru, mais il n’en savait pas plus. Il faudrait attendre de connaître les griefs que le patron avait à son égard. Peut-être serait-il alors possible de faire intervenir le syndicat. « Mais pour le moment, lui expliqua le responsable syndical, on ne peut rien faire ». Et il souhaita à Monsieur X de « passer malgré tout une bonne soirée ». Monsieur X fut très déçu du comportement de son collègue, mais peu surpris. « Fort en paroles » se dit-il, pour ne pas employer un autre mot, mais peu soucieux de préserver les intérêts véritables des syndiqués. « Après tout, cela ne m’étonne pas » songea-t-il. Mais tout de même, le responsable syndical lui était apparu, en cette fin d’après-midi, avoir un air quelque peu préoccupé. « Il a peut-être, de son côté, de graves problèmes personnels ; tout le monde en a, malheureusement ». Et Monsieur X était revenu chez lui, en réfléchissant à la façon d’annoncer à sa femme son prochain et, semblait-il, inéluctable licenciement, qui serait suivi de la recherche longue et difficile d’un nouvel emploi avec la conjoncture économique actuelle.

Le lendemain matin, sa femme eut l’impression que son mari avait repris un peu de tonus. Il lui annonça qu’il n’irait pas travailler dans l’entreprise le matin, car « le patron avait donné congé à l’ensemble du personnel ». Il fallait, lui expliqua-t-il, faire quelques travaux urgents et les livraisons seraient exceptionnellement différées. Son épouse sembla rassurée, lui prépara son repas de midi et partit, l’esprit rasséréné, à son travail. Il serait seul, car les enfants déjeunaient à la cantine de l’école, lui avait-elle rappelé.

Pour occuper cette matinée et chasser les sombres idées qui l’assaillaient sans arrêt, Monsieur X avait décidé de remettre son jardin en état après l’hiver, ce jardin qu’il avait depuis quelque temps trop négligé. Il arracha les mauvaises herbes très nombreuses, notamment les pissenlits, qui avaient envahi toute sa pelouse. Il eut le temps de bêcher les platebandes du potager de son vaste jardin ; il lui faudrait ensuite sans tarder semer et planter pour avoir des légumes pendant l’été.

Il partit bien en avance pour être à l’heure au rendez-vous de 14H que lui avait fixé son patron. Ce dernier avait la tête des mauvais jours. Il l’invita sèchement à s’asseoir et lui reprocha immédiatement, comme Monsieur X s’y attendait, la mauvaise qualité de son travail.

Il avait commis une erreur grave et inadmissible dans la distribution des précieux paquets de l’entreprise. Il avait, à nouveau, confondu deux adresses, celle d’une riche héritière de 30 ans et d’une dame respectable, bien connue dans son quartier, âgée de 85 ans, comme cette personne aimait à le rappeler. La première venait de recevoir un dentier et la seconde un « rouge à lèvres rare et coûteux » commandé dans le cadre d’une livraison ultra-rapide et prioritaire… Et ce n’était pas la première fois qu’une confusion était faite entre ces deux personnes ! Il y a quelques semaines, la riche héritière avait reçu une canne, tandis que la seconde s’était vu remettre des escarpins fins, de grand luxe, faits sur mesure… « Ces erreurs sont inadmissibles, avait martelé le patron, car l’entreprise a choisi comme devise : “service impeccable” » ; le patron signala à Monsieur X que de forts dédommagements avaient été versés aux partenaires concernés, non seulement aux deux malheureuses clientes, mais aussi aux fabricants et même aux concepteurs de ces produits d’exception, directement associés à la diffusion de leur produit. L’image de l’entreprise avait été fortement altérée par ces deux erreurs tout à fait intolérables et dont Monsieur X était responsable. « De plus, ajouta le patron, nous risquons de perdre définitivement nos clients ». Et il conclut d’une voix sèche qui n’admettait aucune réplique : « Vous devinez sans doute ma décision, cher Monsieur ? ». Mais lorsque Monsieur X murmura d’une voix faible et quasi inaudible « Je suis donc licencié », la sonnerie stridente du téléphone retentit dans le bureau. Dans le but d’impressionner ses visiteurs, le patron avait en effet demandé et obtenu de la compagnie qu’une sonnerie spéciale, aussi forte que les anciennes sonneries des téléphones, lui soit installée.

« C’est donc fait » répondit le patron à son interlocuteur ; il se fit immédiatement transférer la communication sur un poste installé dans une pièce attenante, dont il ferma la porte. Laissé seul, Monsieur X se ressaisit et tenta de rassembler les arguments de sa défense qu’il avait soigneusement préparés avant de se rendre à ce rendez-vous. Le patron discuta longtemps avec ce mystérieux correspondant, du moins ce fut un temps qui parut interminable à Monsieur X. Soudain, la porte du bureau s’ouvrit brutalement. Le patron revenait et il semblait maintenant avoir un air tout à fait jovial, si jovial en effet que Monsieur X en fut fort perturbé.

« Ce que je vous ai dit tout à l’heure, ce n’était qu’une plaisanterie, bien sûr, je pense que vous l’aviez compris… On est aujourd’hui le premier avril… et c’est pour cette raison que je vous avais fixé rendez-vous impérativement aujourd’hui… C’est un beau poisson d’avril, n’est-ce pas ? Vous aviez sans doute déjà deviné que mes reproches n’étaient qu’une simple plaisanterie ! » Et le patron ajouta : « J’espère, cher Monsieur, que vous appréciez mon sens de l’humour ; j’aime les personnes, qui, comme vous et moi, ont un grand sens de l’humour, qui mettent un peu de gaité dans notre quotidien parfois un peu monotone… Livrer un dentier et une canne à une jeune femme et un rouge à lèvres ou des escarpins de luxe à une dame respectable, c’est effectivement très drôle… et ces erreurs de livraison, un peu spéciales, ont beaucoup amusé l’ensemble des membres de la direction de l’entreprise… ». Monsieur X regarda son patron d’un air hébété, ne semblant pas comprendre ce qui lui arrivait, après cette volte-face directoriale aussi spectaculaire qu’inattendue. Le patron ajouta alors en reprenant un air sérieux : « Mais comme vous le savez, les plaisanteries les meilleures sont toujours les plus courtes ». « Jamais deux sans trois », répliqua Monsieur X, voulant ainsi faire preuve à son tour d’un peu d’humour en ce 1er avril qui resterait gravé dans sa mémoire. Mais son rire, un peu forcé, cessa quand il vit la tête de son patron se renfrogner légèrement. Ce dernier mit un point final à ce concours d’humour en répliquant : « Trop n’en faut, cher Monsieur ». Et il ajouta, en reprenant un air jovial : « J’ai encore une bonne nouvelle pour vous. Aujourd’hui, pour vos collègues et pour nous tous, c’est jour de fête… Nous reprendrons nos activités demain… et je vous enjoins à les retrouver ».

Bredouillant un « merci » quasi incompréhensible, Monsieur X se dirigea vers la salle du dépôt et du rangement des paquets où avaient lieu traditionnellement toutes les fêtes de l’entreprise. Effectivement c’était la fête, les bouteilles de champagne et de cidre étaient déjà ouvertes. Quelques cadres seulement de l’entreprise étaient présents. Monsieur X se sentait perdu ; il se dirigea lentement vers le responsable syndical et lui expliqua que tout était arrangé. « C’est un très brave homme, notre patron », conclut-il. Le responsable éclata de rire en lui tapant dans le dos : « T’es un gros malin, toi au moins ; bien sûr que notre patron, c’est un brave homme, il n’a jamais licencié personne… » ajouta-t-il d’une voix forte. « Gros malin » répéta bruyamment le responsable syndical, en lui tapant dans le dos, afin que tout le personnel présent l’entende bien.

Un tel comportement, tout à fait inhabituel de la part du responsable syndical, perturba Monsieur X, d’autant plus que tous les autres salariés présents se mettaient tous à crier aussi à leur tour « gros malin »… Monsieur X se sentait complètement perdu, il se demandait toujours pourquoi tout le monde le regardait en riant et en disant « gros malin ». Mademoiselle Z, la secrétaire de l’entreprise, s’approcha de lui ; le prenant en pitié, elle lui dit : « Il faut les comprendre, pour eux, c’est un grand jour, ce premier avril ».

Le chef syndicaliste monta sur une chaise. C’était la première fois que Monsieur X le voyait ainsi perché, entouré par l’ensemble du personnel, à l’exception de quelques cadres toutefois. « Ce premier avril, pour nous, c’est un grand jour, scanda-t-il. Bien sûr, notre vie, à partir de maintenant, sera meilleure, nous pouvons tous l’espérer… Mais, comme je l’avais dit à un certain nombre d’entre vous, je souhaite qu’on fasse preuve de responsabilité et qu’on se retrouve tous les jours, tous ici, dans cette entreprise. Ne l’oubliez pas, la réussite dépend de l’effort de tous… Vous comprenez très bien ce que je veux vous dire. »

Monsieur X ne comprenait plus rien du tout. Cela faisait dix ans qu’il travaillait dans l’entreprise, et jamais, au grand jamais, personne n’aurait même songé à fêter, avec une telle joie, un premier avril… Encore moins à écouter un discours du « chef syndicaliste » si souvent critiqué… Que se tramait-il dans l’entreprise ? Lui faisait-on une farce, à lui qui, il l’avait deviné à la longue, devenait parfois leur souffre-douleur ? C’était tout de même rare qu’on se moque aussi ouvertement de lui comme ses collègues venaient de le faire il y a quelques minutes… Il se rendait bien compte qu’il s’était passé quelque chose d’important, mais quoi ? Cela faisait bien des jours qu’il ne suivait plus les nouvelles à la télévision ; cela faisait aussi bien des jours qu’il était stressé, son patron semblait le considérer un peu bizarrement… Avait-il été trop lent dans son travail ? C’est vrai qu’il n’avait pas souvent l’occasion de rencontrer ses collègues en fin de journée ; il revenait généralement le dernier de sa tournée, après tout le monde, pour participer avec un peu de retard au rituel du triage des colis… Cela l’obligeait aussi à quitter le dernier l’entreprise et il n’avait guère l’occasion ainsi de discuter avec les autres membres de l’entreprise pressés de rentrer chez eux.

Il avait toujours été un peu lent, il le savait ; mais il s’efforçait de faire son travail le plus consciencieusement possible. Mais c’était parfois si difficile de lire les noms trop souvent mal écrits sur les paquets et d’éviter des confusions… Et puis, il ne savait pas aussi bien que les autres organiser sa tournée. Il lui arrivait de se perdre encore dans les rues de Paris ou de sa belle banlieue, bien qu’il ait été engagé depuis maintenant plus de dix ans par cette entreprise. Il aurait préféré, devait-il le reconnaître, faire un autre métier… mais il n’avait aucune formation professionnelle véritable et il ne savait faire que de la manutention ; et puis transporter ces colis, souvent petits car ils contenaient pour la plupart des produits de luxe, c’était tout de même moins dur, moins exténuant et surtout plus gratifiant que de travailler dans de grands entrepôts comme ceux d’Amazon…

Monsieur X voulut s’éclipser discrètement de cette petit fête, mais pas assez discrètement toutefois ; si bien que le responsable syndical l’ayant aperçu lui cria à nouveau « Bonsoir gros malin et à demain ! » et tous les membres du personnel, ou presque, de crier à leur tour « Bonsoir gros malin ! ».

De retour à la maison, sa femme lui sauta au cou. Elle semblait toute joyeuse. Il ne l’avait jamais vue aussi survoltée. Les autres jours, elle se contentait d’un petit bisou bien discret et elle commençait irrémédiablement à se lamenter. Toute la journée, elle travaillait en effet dans une grande surface de la ville, un supermarché. Et chaque soir, elle se plaignait des clients exigeants, parfois grossiers. Et quand elle était rentrée, il fallait, disait-elle, obliger les enfants à apprendre leurs leçons et à leur faire faire leurs devoirs.

Mais ce soir-là semblait à Monsieur X tout différent des autres. Pour la première fois de sa vie, il l’entendit faire des plans pour leurs prochaines vacances : trois semaines minimum au bord de la mer, en camping, de façon à mieux profiter du bon air ; tous en auraient bien besoin après cette année scolaire pour les enfants, toujours un peu stressante avec la préparation des examens à venir. Elle prévoyait également des achats de nouveaux meubles, il faudrait remplacer tous ces vieux meubles en mauvais état qu’ils avaient hérité de la famille. Monsieur X en restait ébahi. Jamais il n’avait vu sa femme dans un tel état de surexcitation.

Monsieur X se demandait toutefois en écoutant le discours de sa femme comment il ferait pour régler toutes ces dépenses futures ; mais fatigué, épuisé par les évènements de la journée qu’il ne comprenait pas, il garda le silence en se contentant de hocher la tête. Il ne saisissait pas très bien où elle voulait en venir. Dans un petit moment d’accalmie, il parvint toutefois à glisser une toute petite question, une toute petite remarque : « Tu as sans doute raison, ma chérie, mais comment pourras-tu financer tout cela ? ». Il n’employa pas le mot « payer » qui lui parut trop vulgaire. Sa femme ne sembla pas faire attention à cette objection. Aussi, quand elle eut fini d’énoncer son programme d’action, se contenta-t-il de lui dire, afin de ne pas la contrarier : « Tu as sans doute raison, ma chérie, nous y verrons cependant plus clair demain ». Il alla se coucher et sombra rapidement dans un profond sommeil réparateur, sommeil dont il avait besoin après une telle journée. L’attitude de son patron, celle de ses collègues, celle de sa femme même lui semblaient toujours incompréhensibles.

Le lendemain, quand il se leva, de bonne heure comme il en avait l’habitude, il alluma la radio en prenant son petit déjeuner. Pour quelle raison prêta-t-il l’oreille lorsque commença le journal du matin ? Il serait incapable de l’expliquer. En effet, depuis plusieurs semaines, les nouvelles politiques du pays, les discours des ministres, les relations internationales, tout cela ne l’intéressait plus. Les cadences des livraisons qu’il devait effectuer dans un court laps de temps lui paraissaient de plus en plus dures, difficiles, parfois presque impossibles à respecter. Son travail, indispensable malgré le salaire de sa femme pour faire vivre une famille de quatre personnes, l’épuisait depuis quelque temps.

Soudain une « annonce sensationnelle » selon les termes mêmes du présentateur attira son attention : « L’Assemblée Nationale a adopté hier matin, le 1er avril de l’an 2068, le principe d’un revenu universel, versé à chacun de façon inconditionnelle quelle que soit sa situation familiale ou même le montant de ses revenus ». Ce n’était pas, hier, un poisson d’avril, comme certains l’avaient cru, insista le journaliste. Le montant fixé, ajouta-t-il, serait, d’après les informations transmises, d’un montant suffisant pour donner à chacun une nouvelle liberté, celle de mener la vie qui lui plairait, de choisir un emploi rémunéré ou une activité non directement lucrative mais susceptible de répondre à ses aspirations les plus profondes. Celui qui aime un sport pourrait entièrement se consacrer à ce sport, celui qui souhaiterait s’engager dans des actions contre le changement climatique aurait tout loisir de le faire… « C’est une nouvelle vie qui commence pour bien des personnes dans notre société », expliqua ensuite, de façon sentencieuse, un grand professeur d’université, ardent défenseur durant toute sa vie de l’instauration d’un revenu universel, d’un revenu de liberté pour tous, quel que soit son âge, sa situation de famille ou ses rémunérations actuelles.

Tout devint clair alors pour Monsieur X. Tout d’abord, le changement surprenant d’attitude de son patron au milieu de leur conversation, juste après le mystérieux coup de fil qu’il avait reçu, résultait sans nul doute de l’annonce faite à son patron de la décision de l’Assemblée Nationale, qui avait tenu sa session la veille pendant la matinée et dont le vote final était intervenu tout au début de l’après-midi. Il comprit ensuite bien évidemment les raisons de la fête organisée par ses collègues, le considérant ironiquement comme un « gros malin » parce qu’il avait réussi à garder son emploi ; enfin et surtout, les déclarations de sa femme, qui l’avaient tellement inquiété la veille et dont il n’avait pas compris les raisons.

L’attitude inquiète du camarade syndicaliste, la veille du vote de l’Assemblée Nationale, devenait également tout à fait claire. Il attendait, évidemment avec une certaine appréhension, la décision de l’Assemblée Nationale, car ce projet était en discussion depuis plusieurs jours. En tant que simple employé de cette entreprise de livraison express, il ne pouvait que s’en réjouir. Le patron, dorénavant, s’il voulait conserver son personnel, serait obligé d’assouplir les conditions de travail, de limiter la tension qui pesait sur ses salariés et sans doute d’augmenter sensiblement les rémunérations du personnel (tout en tenant compte du versement à chacun d’eux d’un revenu universel). Mais, par ailleurs, quel poids aurait-il dorénavant, le responsable syndical, dans l’entreprise, maintenant que s’offrait aux employés la possibilité de se retirer en cas de conflit avec la direction, tout en maintenant un niveau de vie convenable grâce au revenu universel ? Tout dépendrait bien sûr du montant de ce revenu…

Monsieur X se demanda s’il irait à son travail aujourd’hui. Il n’avait que des goûts modestes et le revenu qu’on lui verserait serait sans doute bien suffisant pour satisfaire ses besoins et ceux de sa famille. Sa femme pourrait disposer librement de son revenu et le dépenser à sa guise. Le journaliste de la radio régionale, qu’il écoutait avec attention, se chargea toutefois de le libérer de ce cas de conscience : « Tout employé qui souhaiterait quitter son emploi devrait consentir obligatoirement à son patron un délai de trois mois, de la même façon que ce dernier devrait aussi continuer à respecter le préavis actuel fixé par la loi ». « Très bonne chose, pensa Monsieur X. Pour la première fois, c’est à l’employé de pouvoir en quelque sorte licencier son patron ! Un nouvel équilibre est trouvé ! ». Il prit alors pleinement conscience que, la veille, il aurait pu « licencier » son patron, si la nouvelle loi était entrée en vigueur ; le revirement de son patron lui apparut enfin tout à fait compréhensible ainsi que le comportement très spécial de ses collègues de travail durant la petite fête spontanément organisée la veille…

Que sont devenus les différents protagonistes de ce 1er avril historique de l’année 2068, quelques années plus tard ? Comme on aurait pu aisément l’imaginer, Monsieur X quitta son employeur après le préavis de trois mois qu’il s’empressa de remettre à son patron. Il put enfin se consacrer à sa passion : le jardinage. Il devint en fait un véritable spécialiste réputé dans le domaine de l’horticulture en créant de nouvelles espèces de fleurs et même d’arbres fruitiers qui se vendirent dans le monde entier. Libre de son temps, après son départ de l’entreprise, il avait eu la possibilité de suivre des cours d’horticulture à Paris et de s’initier à toutes les techniques de bouturage, de clonage, de croisements entre plantes diverses.

Quant à l’entreprise de messagerie express, tout le monde l’aura deviné, elle est devenue l’une des victimes de l’adoption du revenu universel en 2068. Quelques employés suivirent l’exemple de Monsieur X ; le patron fut incapable de les remplacer, d’autant plus qu’il cherchait à imposer à son personnel, dont tous les membres étaient désormais bénéficiaires d’un revenu universel, des réductions de salaire. « Puisque vous touchez maintenant le revenu universel, vous n’avez plus besoin d’un salaire aussi élevé, vous avez suffisamment de quoi vivre correctement » tenta-t-il de leur expliquer. Il est vrai que ce débat avait été engagé dans de nombreuses entreprises et même dans certaines administrations. Les démissions s’amplifièrent lorsque le patron voulut réduire les délais de livraison chez les clients en obligeant son personnel à faire deux tournées par jour, une dans la matinée, l’autre l’après-midi. Le rituel du classement des colis, ce grand moment de convivialité dans l’entreprise, ne suffit plus, comme on pouvait s’y attendre, à retenir les membres du personnel. Faute de pouvoir recruter le personnel indispensable, l’entreprise disparut. Les employés purent tous, enfin, comme Monsieur X, choisir le mode de vie qui leur convenait le mieux ; certains, peu nombreux, restèrent à la maison et prirent en quelque sorte une retraite anticipée ; mais l’écrasante majorité se dirigea vers les types d’activité qui les intéressaient le plus, qu’il s’agisse d’un travail salarié traditionnel, de la création d’une entreprise ou d’un engagement dans le domaine social ou culturel. Quant au responsable syndical de l’entreprise, nul ne sait ce qu’il est devenu.

L’épouse de Monsieur X, de son côté, imitant son mari, s’empressa de quitter le supermarché pour suivre des cours de formation à caractère juridique et économique ; elle devint, quelques années plus tard, secrétaire de direction dans une grande entreprise. Leur situation financière leur permit, dans un premier temps, de réaliser des « folies somptuaires », selon les mots de leurs amis et du reste de leur famille, telles que des repas pris dans les restaurants de luxe ou des voyages dans des pays exotiques lointains ; mais ils surent rapidement se raviser et gérer leurs affaires selon les principes de tout « bon père de famille » pour reprendre l’expression bien connue des juristes.

Il convient de souligner que ce 1er avril 2068, avec l’instauration d’un revenu universel en France, suivie par nombre d’autres pays dans le monde, eut une incidence heureuse, parfois même salutaire, sur la vie des citoyens lors des périodes d’épidémie et de confinement qu’ont connues nombre de pays de la planète depuis 2020. Ce revenu versé sans condition à tous les citoyens d’un pays leur a permis de vivre plus sereinement les périodes de chômage, parfois longues, qui leur ont été imposées. Nombre de personnes ont même regretté que cette loi n’ait pas été adoptée, en France, à la date plus symbolique du 1er mai, le jour de la fête du travail ; mais l’Assemblée Nationale, à l’époque, n’avait pas voulu en retarder le vote dès que l’ensemble des forces politiques du pays s’étaient enfin mises d’accord sur ses modalités.

jacques.poirot2@wanadoo.fr

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